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Aktis Partners a donné la parole à Michel Ciucci

 

A la tête de CDB spécialisée dans l’aménagement de bureau, Michel Ciucci fait partie de ces personnalités à l’œil affuté et qui pense le monde de demain. Fourmillant de projets et toujours enthousiaste à l’idée d’apprendre et de transmettre, il est aussi co-auteur d’un ouvrage passionnant sur les grands changements à l’œuvre dans le monde du travail. Sans langue de bois, il s’est prêté au jeu de l’interview pour Aktis Partners… 

De géologue à auditeur, en passant par les directions humaines et financières notamment dans la cosmétique, vous évoluez aujourd’hui dans l’immobilier de bureaux. N’y a-t-il qu’un pas entre toutes ces expériences ?

Mon parcours est en effet un peu atypique. Curieux de nature et doté d’un esprit scientifique du fait de ma formation, je me suis découvert un côté très créatif sur le tard, bien éloigné de la rigidité de la comptabilité. Je m’étonne moi-même d’avoir bifurqué par tous ces domaines parfois opposés (rires). Aujourd’hui, je traite de sujets qui nécessitent d’appréhender le monde de demain, d’avoir une vision. Mais ces expériences ont été riches de sens car elles ont posé les jalons pour la suite. J’ai eu l’opportunité de comprendre les rouages d’une entreprise et toucher à un certain nombre de problématiques, à l’image de la gestion du personnel ou encore l’aspect financier et juridique… Un background en or pour bien démarrer dans l’entreprenariat ! Suite à ma démission de Sheishedo, j’ai brigué le poste de directeur financier au sein de Eurythmic-Cloiselec, pionnière dans l’aménagement de bureaux. Ce tournant a été fondateur dans ma carrière puisque son président (Rémi Mangin) et moi, sommes aujourd’hui à la tête et à l’initiative de CDB qui souffle cette année ses 20 bougies. Nous sommes un tandem aussi complémentaire que performant ! La confiance est sacrée…

Quels sont les bouleversements à l’œuvre dans les aménagements et l’occupation des bureaux depuis ces deux dernières décennies ?  

Lorsque j’ai intégré le monde de l’immobilier, l’aménagement de bureau en tant que tel n’existait pas. Avec Eurythmic-Cloiselec, nous avons été les premiers à déployer de véritables concepts clé en main, à une époque où le marché était très segmenté. Cette approche anglo-saxonne a cartonné et nous avons réussi à signer avec de grands utilisateurs ! Mais dorénavant la donne est bien différente, car nous travaillions essentiellement sur la question du design, et non sur le collaborateur qui était accessoire. Lorsque est né CDB, nous avons été précurseurs en faisant du bien être des employés notre fil conducteur, une période d’ailleurs marquée par l’affaire France Telecom. Très tôt, nous avons planché sur les principes de l’entreprise libérée et avons compris l’importance de désiloter les organisations. Aujourd’hui roi, le « Based working » repose sur le choix des personnes à décider de l’environnement dans lequel elles souhaitent travailler, celui qui leur convient le mieux en fonction de leur tâche à accomplir. Armé de ce concept disruptif pour l’époque, nous avons accompagné des entreprises dans leur conduite du changement grâce à une méthodologie pointilleuse qui remet l’humain au centre.

Qu’avez-vous découvert ?

L’humain est notre fil rouge. A l’aide d’un questionnaire anglais que nous avions traduit, nous réaccueillions directement les besoins des individus pour comprendre comment ils travaillent et ce qu’ils souhaitent mettre en place. C’était totalement novateur et l’expérience nous a démontré que les managers avaient parfois une perception biaisée des besoins de leur collaborateurs. Qui connait le mieux ses besoins si ce n’est la personne concernée ? Ça parait tellement évident aujourd’hui… Le bien-être au travail est un gage de performance inouïe pour l’entreprise

Vous comparez le bureau à un biotope, un parallèle intéressant… En quoi les espaces de travail sont-ils de puissants leviers de transformations humaines, culturelles et managériales ?

Plus que jamais, le bureau est devenu un lieu de vie. Avec l’avènement de l’hybridation du travail, il est un lieu de destination et non plus d’obligation. En dehors de nos heures de travail, nous avons tous une vie et le travail fait partie de notre équilibre. Certains considèrent qu’ils ont besoin de venir au siège 80% du temps, d’autres 20%, en fonction de leurs aspirations et des tâches à accomplir. Mais faut-il raisonner en semaine, est-ce le bon ordre de grandeur ? Cette question mérite qu’on s’y attarde. Je regrette aussi que le télétravail soit devenu un argument marketing dans les offres d’emploi. Une course effrénée au « qui dit mieux ? » qui n’a pas vraiment de sens, car tout est fluctuant dans un métier au gré des impératifs. Pour gagner en performance, l’entreprise doit veiller à concilier l’individuel et le collectif, en somme repenser cet écosystème si précieux. Pas de copié collé mais du sur-mesure ! Après la transformation des espaces sur le principe du « based working », en découle tout naturellement un management participatif qui fait la part belle à l’autonomie et l’innovation. Nul besoin de rester assis 8h à une chaise, ce qui est contre-productif, chacun peut à sa guise voguer dans l’entreprise, s’isoler dans un coin cosy pour réfléchir, ou au contraire s’installer dans un lieu vivant à la recherche d’échanges et de créativité. Bien que théoriques et fantasmés, certains concepts tirés de l’entreprise libérée comme la confiance et responsabilité sont pertinents. Le manager est devenu un coach !

Dans quelle mesure les bureaux peuvent-ils refléter la culture d’entreprise, ses valeurs, voire sa raison d’être ? 

Je suis persuadé, et d’autant plus dans le contexte actuel, que les valeurs d’une entreprise voire son « life style » sont déterminants. Non pas une raison d’être factice, « bullshit » pour « faire bien » car sinon c’est l’échec assuré. C’est avant tout un état d’esprit qui se ressent en externe mais surtout en interne. Longue à mener, cette réflexion va jouer sur la marque employeur et permettre d’attirer des talents. C’est un enjeu crucial ! A contrario de ma génération, les jeunes sont plus exigeants et aspirent à donner du sens à leur job, bien au-delà de la simple fiche de paie et des perspectives d’évolution.

La première impression est-elle toujours la bonne ? Quoiqu’il en soit, les locaux constituent la première image que les visiteurs se forgent, ils doivent donc donner le « la », dès l’entrée… Moyen de communication à part entière, les aménagements amènent de la chaleur et envoient des messages subtils sur la culture d’entreprise, son ADN. Chez CDB, nous travaillons de concert avec notre client pour traduire au mieux son identité dans le parcours utilisateur, c’est un travail passionnant.

Vous dites dans votre ouvrage « qu’une société reprend sa dimension sociale quand elle prend en compte les besoins du collectif et va même jusqu’à ouvrir ses locaux à la société au sens très large ». Se dirige-t-on vers l’avènement du corpoworking ?

C’est effectivement dans l’air du temps. Laboratoire à ciel ouvert, le corpoworking permet aux RH d’observer les modes de travail alternatifs réputés pour stimuler et encourager les employés à sortir de leur routine. Ce n’est pas un secret, de la diversité nait la performance… On s’aperçoit aujourd’hui que l’entreprise fait partie intégrante d’un quartier et de son tissu social, elle n’est plus hermétique. Puisque cette dernière fait partie d’un tout, pourquoi ne pas diversifier les échanges, voire y réaliser d’autres activités vectrices de richesse ? Qui dit business dit aussi aventures humaines, et l’art a selon moi toute sa place dans l’entreprise. Héberger par exemple une association ou organiser une exposition dans ses locaux va créer du lien et ouvrir les esprits. L’heure est au décloisonnement des espaces…et des esprits !

Les nouveaux modes de travail vont-ils influencer l’immobilier sous toutes ses coutures ?

C’est une évidence. Dans une époque placée sous le signe de l’hybridation, nous allons assister dans les années à venir à l’avènement d’immeubles mixtes mêlant habitation, bureaux, hôtel et commerces. Une réponse pertinente aux enjeux de centralité et de services auxquels l’immobilier tertiaire fait face. Mais l’aspect juridique n’est pas non plus en reste avec le bail 3,6,9 qui tire sa lente révérence. Devenu petit à petit obsolète et contraignant, il se voit relégué au profit de formules plus agiles à l’instar du co working ou mieux… du bureau opéré. Hyper attractif en termes d’expérience utilisateur avec son volet serviciel, il offre une nouvelle rentabilité des espaces et simplifie le quotidien. Une seule facture à la clé, et un gain de temps considérable, qui dit mieux ? Coté bailleur, le bureau opéré représente un nouveau levier de rentabilité qui permet aussi de fidéliser le client, le nerf de la guerre ! Vous l’aurez compris, le paysage de l’immobilier d’entreprise fait peau neuve et se dévoile sous un nouveau jour : plus agile et tourné vers l’utilisateur.

Vous avez récemment mis sur pied Waitack, un logiciel nourri à l’intelligence artificielle. Qu’en est-il exactement ?

C’est un outil d’aide à la décision qui entend faciliter les études de faisabilité d’un projet. Je vous donne un ordre d’idée : pour un projet de 10.000 mètres carrés, trois semaines de travail sont nécessaires pour les architectes, contre seulement 1 minute pour le logiciel. Outre un gain de temps certain, il propose des milliers des simulations au regard des critères (sans limites) imposés par le cahier des charges. Des nombres de jours télétravaillés, en passant par le taux d’utilisation des salles, des contraintes techniques du bâtiment est bien d’autres, la faisabilité la plus optimale est obtenue en un clin d’œil. Les architectes ont donc tout le loisir de s’adonner à des tâches plus récréatives et à haute valeur ajoutée telles que le design. Pari réussi, nos équipes chez CBD en sont fan ! A noter que Waitack fonctionne sur le principe de l’intelligence augmentée, et non en mode « machine learning ». C’est-à-dire qu’elle ne tient pas compte des aménagements passés pour réaliser ceux du futur, et d’ailleurs cela n’aurait aucun sens au regard des mutations que rencontre le monde du travail. La machine libère l’humain !

A qui s’adresse Waitack ?

Au-delà des spécialistes en aménagement de bureaux, la version simplifiée de Waitack fait de l’œil à différents profils. Pour les grands utilisateurs, c’est un outil précieux dans le cadre de nouvelles contraintes, par exemple la création d’un nouveau service. Ou tout simplement s’ils souhaitent réorganiser leurs espaces. Je constate également que les bailleurs en sont friands pour séduire un potentiel locataire. Bien que cela ne soit pas leur cœur de métier, ils n’ont pas d’autres choix que de s’adapter au marché et redoubler d’inventivité pour se créer une plus-value. Notre logiciel génère la surface précise exploitée, ce qui leur permet d’élargir les horizons et pourquoi pas se tourner vers quelques mètres carrés en bureau opéré. L’actif est alors optimisé à son maximum ! Par extension, Waitack est à même de donner un score à l’actif, ce qui n’est pas négligeable pour aider à sa commercialisation. Et ces différents critères seront en autre sa modularité, sa consommation… en bref, des pistes d’amélioration ! Parce que nous raisonnons aujourd’hui en coût par poste, et non plus en mètres carrés, tout sera plus clair pour le futur locataire. Enfin, Waitack ambitionne de s’adresser au monde de l’hôtellerie et aux promoteurs.