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Aktis Partners a donné la parole à Thierry Picq

Ex-Doyen Académique et Directeur de l’innovation à emlyon business school, professeur en conduite du changement et en management, Thierry Picq est un passionné qui entreprend avec cœur et élégance. Sens du collectif, hybridation, rôle clé des espaces de travail… telles sont les visions et thématiques fortes que nous partageons aussi chez Aktis Partners. Zoom !

Qu’est-ce qui vous passionne dans votre travail ?

Ce qui m’anime avant tout, c’est le désir de transmettre, de jouer le rôle de passeur. Je me plais à identifier des personnalités, des initiatives inspirantes et enthousiasmantes pour les faire connaitre au plus grand nombre. Parce qu’on apprend beaucoup sur soi lorsqu’on part à la rencontre de l’autre, la pédagogie par le détour a toujours été une approche chère à mes yeux. En somme, le véritable fil rouge de ma carrière ! S’ouvrir à des environnements inconnus permet de se questionner, et lorsqu’on se met en situation d’observation et donc d’apprentissage, en essayant de sortir de ses croyances, le bénéfice est inestimable.

Dans votre ouvrage « L’art de la performance », vous étudiez les clés inhérentes à la réussite. Des médias, en passant par l’univers des chefs, du sport de haut niveau et des Forces Spéciales, les témoignages sont inspirants… Quels sont leurs points communs ?

Bien que ces personnalités soient d’horizons différents, elles ont chacune appréhendé le rôle clé de l’humain. Que l’on se retrouve au cœur d’une brigade en cuisine, d’une mission de haut vol des Forces Spéciales, et même dans le sport individuel où l’on se sent porteur d’un projet partagé par ceux qui nous ont accompagné, le sens du collectif est capital. Par exemple, dans le cadre d’une expédition en montagne, le lien de cordée est une jolie métaphore qui met en lumière la notion précieuse de lien humain, qui permettra, finalement, de changer d’objectif, de s’adapter et de gravir n’importe quel sommet. : « Le bonheur n’est pas au sommet de la montagne, mais dans la façon de la gravir ». Idem dans le sport collectif : bien avant de plancher sur la technicité de la discipline, on travaille ensemble le sens, on laisse chacun exprimer sa vision quant au fait d’être « champion », on se met d’accord sur une formulation. Cette ligne directrice est le nerf de la guerre. Mais c’est un parallèle qui vaut également pour le monde du travail : lorsqu’une entreprise a misé sur le sens du collectif et qu’elle a construit une vision reliant les individus à une même cause, elle ira loin.

Vous dites que la performance ne se gagne pas pendant l’action, mais bien avant, puis après…

Dans tous ces univers que j’ai pu côtoyer, longues sont les phases d’entrainement individuel et collectif. Cette somme d’individualités, plus elle s’est préparée, sera à même de déployer des trésors d’improvisation, à l’image d’un groupe de jazz qui suspend le temps avec quelques notes flamboyantes. Une fois que les automatismes sont bien rodés, nous libérons alors du « cerveau disponible » permettant la réflexion pendant l’action, ce petit supplément d’âme. Enfin, quel que soit le domaine, le débriefing est aussi crucial. C’est ici que réside toute la force et la magie du collectif. Militaires, sportifs, chefs… ils visent à déculpabiliser l’erreur, tout en se demandant comment, collectivement, elle ne puisse plus se reproduire. Tout le monde est alors responsable de l’échec ou de la victoire de l’autre, et c’est à mes yeux une démarche dont devrait s’inspirer les entreprises. Formel et informel, individuel et collectif, à chaud et à tête reposée, , le processus continu du retour sur expérience donne vie à des organisations apprenantes et qui ne craignent pas de se remettre en question pour aller de l’avant. Dans un monde aujourd’hui dominé par l’incertitude, chaque acteur a besoin de cette agilité, mais surtout d’un dialogue transparent et qui remet l’humain au centre.

« L’élégance de la performance » … C’est une très jolie expression. Que renferme-t-elle ?

La recherche de l’esthétisme renvoie inextricablement à la notion de travail bien fait. Lorsque nous assistons par exemple aux ballets des Forces Spéciales qui se déploient sur un site, prêtes à donner leur vie pour sauver un otage, le spectacle est précis, presque saisissant. Si ces derniers ont suffisamment préparé l’opération, cette dernière est fluide, et c’est à pas de fauves qu’ils déambulent, soudés dans l’adversité. Pour revenir à l’entreprise, nous sommes bien souvent trop pressés dans nos tâches et perdons parfois cette fierté dont le monde de l’artisanat peut se targuer. Loin d’être des robots une fois les portes de l’entreprise franchies, nous sommes des êtres qui avons besoin d’empathie pour donner le meilleur de nous-même. Ainsi, les bons managers sont ceux qui offrent un cadre, une vision, tout en prenant le temps de valoriser ses collaborateurs. J’aime à dire qu’il y a des gestes performants et des gestes…beaux. A contrario, certaines réussites peuvent être toxiques et dénuées d’élégance, celle qui vient du cœur. L’excellence ? C’est la performance alliée à l’élégance ! (Rire)

« Les grands magasins deviendront des musées, et les musées des grands magasins » avait prédit Andhy Warhol, précurseur sur l’idée d’hybridation de nos sociétés. Récemment mise sous le feu des projecteurs, elle embrasse désormais tous les aspects de notre vie. Comment accueillir ce constat ?

Je partage tout à fait cette réflexion ! Il n’y a qu’à regarder autour de nous : nos vélos, nos voitures et nos téléphones deviennent hybrides, c’est bel et bien la fin d’un modèle unique. Il faut dépasser l’aspect de l’hybridation sous l’angle purement distanciel/presentiel qui est le petit bout de la lorgnette. Il y a en réalité une hybridation multiple : dans nos écoles avec les doubles diplômes, et au niveau des entreprises qui incitent aux mélanges des services et départements, notamment dans le cas de projets transversaux. Cette donne ne date pas d’hier mais s’accentue avec l’apparition des slasheurs qui cumulent plusieurs jobs et employeurs. Je fais le pari que cette approche multi-activités va se développer dans le temps et qu’elle sera source de richesse pour tous. Parce que l’hybridation travaille notre capacité à sortir des cases et imaginer des configurations nouvelles, elle est la mère de l’innovation. Et c’est particulièrement le cas aujourd’hui avec les espaces de travail qui flirtent avec les codes des lieux de vie. Mettant l’accent sur la mobilité des esprits et des flux, l’hybridité des espaces est génératrice de créativité, et nombreux sont ceux à l’avoir intégré. Exit les journées monolithiques voire soporifiques, assis 8h au même endroit, la liberté est de mise ! Une chose est sûre : il n’y aura jamais de retour en arrière et tout l’enjeu est de mener une politique managériale qui aille en ce sens.

Porte-parole d’un capitalisme plus inclusif et d’un management humaniste, Hubert Joly est à l’initiative d’une chaire à HEC dédiée au « purpesoful leadership ». Il déplore que les grandes écoles françaises mettent essentiellement l’accent sur un apprentissage basé sur le cerveau gauche. Une approche aux antipodes du cerveau droit, hémisphère de l’empathie, de l’innovation et de la créativité… Qu’en pensez-vous ?

C’était sans doute vrai il y a quelques années… mais il y a aujourd’hui une réelle confrontation avec le réel. L’innovation et la créativité sont des sujets mis en évidence et largement diffusés dans nos écoles. Loin d’être traités de manière purement abstraite, ils font l’objet de méthodologies et de mises en pratique, à l’instar du « design thinking ou des « fab lab ». Mais il reste du chemin à faire avec les « soft skills ». Comment apprendre à coopérer ? Comment apprendre à se connaitre et à être dans un dialogue sincère avec ses collaborateurs ? Comment réagir en tant de crise ou de situation stressante ? Ces sujets ne sont malheureusement pas enseignés à l’école, mais dans le cadre de coaching ou de projets associatifs. Si nous sommes passés du cerveau à la main, de l’intellect à la pratique, nous avons parfois négligé le passage par le cœur… qui ne s’apprend évidemment pas dans les livres. Faisant partie du corps enseignant, j’aspire à ce qu’on accompagne les dirigeants de demain à savoir exprimer leurs émotions et vulnérabilités. Pour la petite anecdote, cette capacité fait d’ailleurs partie des critères de recrutement dans les Forces Spéciales. Des Rambos oui… mais conscients de leur fragilité qui n’hésitent pas à déléguer et parler vrai.

D’ailleurs, qu’attendent les jeunes de l’entreprise ? Sont-ils plus exigeants que leurs ainés ?

Je me méfie énormément des stéréotypes et ne crois pas du tout aux histoires de générations, c’est un beau produit marketing de consultants… Quelles que soient les époques, la jeunesse a toujours voulu sortir du cadre, réinventer les codes de la société et jouer les rebelles. Ce qui change drastiquement, c’est l’environnement. J’aime à dire que « la vieillesse commence lorsque les regrets l’emportent sur les projets ». Et il n’y a pas de logique : certains soixantenaires peuvent être beaucoup plus réactifs, inventifs et adaptables que des jeunes obnubilés par la sécurité planplan du CDI. Je vais ici m’exprimer sur une frange d’étudiants que je connais bien, celles des diplômés de grandes écoles. Primo, ils ont un besoin viscéral de transparence et de cohérence entre ce qui dit et fait par leur employeur. Point de fausses promesses, les faits doivent être en concordance avec le discours. Deuxio, ils aspirent à davantage de mobilité et d’apprentissage, ce qui semble logique à l’heure où l’emploi à vie dans une seule et même entreprise ne fait plus rêver. Enfin, il serait maladroit de dépeindre ces jeunes comme adeptes du flou artistique. Ils ont au contraire à la fois besoin d’être cadrés et de jouir d’une certaine liberté, un savant mélange qui renvoie aux qualités du manager de proximité.

Certains disent que les frontières de l’entreprise tendent à se brouiller. Craignez-vous une « ubérisation » du monde du travail ?

Je ne prendrais pas le sujet comme tel, mais davantage dans l’idée d’une domination des entreprises sur les personnes. Qui dit capitalisme à outrance, dit souvent négligence de la dignité humaine, et ce phénomène est plus présent dans certaines régions du globe que d’autres. A contrario, de plus en plus d’acteurs économiques ont cette volonté de faire le chemin inverse et de belles initiatives en faveur de la qualité de vie des employés voient le jour. Alors que certains favorisent une meilleure harmonisation de la vie personnelle et professionnelle avec le home office, d’autres proposent à ceux qui le souhaitent une journée par semaine/mois sur leur temps de travail dédiée à un engagement solidaire. Dans un monde où les entreprises doivent montrer « pattes blanches » à grand renfort de pratiques vertueuses et bienveillantes, le spectre de l’hypocrisie règne parfois en maitre. Par opportunisme, par conviction ou par intérêt, elles sont nombreuses à déployer une communication évangéliste. Ici, point d’engagement de façade ! Pour terminer sur ces dynamiques à l’œuvre, je ne peux pas passer à côté de la semaine de 4 jours, (sans baisse de salaire), d’ailleurs discutée en Espagne. A la tête du groupe LDLC, Laurent de la Clergerie fait office de précurseur dans l’hexagone. Résultat des courses : une meilleure productivité et un engagement jamais atteint de ses salariés ! A méditer… (rire)

Sur plus de 1200 mètres carrés, le Silex à Lyon a exploré les ressorts de l’innovation et le sens du collectif, un projet dont vous êtes d’ailleurs l’investigateur. Quel en est sa genèse ?

Le projet Silex s’inscrit dans une longue tradition d’innovation à emlyon business school, pionnière dans la création d’incubateur. C’est avec beaucoup d’entrain que mes équipes et moi-même ambitionnions en 2018 de donner vie à un lieu expérimental, totalement inédit et qui casse les codes. Initié pour susciter la stimulation, cet espace ouvert est devenu progressivement une galerie d’exposition vivante et apprenante de l’innovation. Nous voulions démontrer combien les espaces peuvent être de puissants leviers de transformations humaines, culturelles et managériales. Aux confins de l’anthropologie, cette aventure humaine s’est révélée riche d’enseignements, et ce bien au-delà de nos espérances ! Elle a mis en exergue les grands changements de paradigme découlant de la crise sanitaire… Ce laboratoire à ciel ouvert s’est bâti suivant une démarche empirique qui prône l’action avant la réflexion, et s’articule autour de trois thématiques fortes : l’hybridation des espaces et des visiteurs, la modularité et enfin l’expérience utilisateur, pierre angulaire du projet. J’avoue avoir été très heureux lorsqu’on m’a dit que le Silex représentait une « expérience unique ». J’aurais perdu mon pari si l’accent avait été mis uniquement sur la beauté des espaces et leur effet « wow ». Pendant deux ans, nous avons été le lieu le plus visité de Lyon et certaines entreprises se sont emparé de certains de nos concepts. Tony Parker s’est même inspiré de cet état d’esprit pour concevoir l’aménagement de son académie ! C’est une immense fierté.

A quoi ressemble votre bureau ?

Vous allez rire… Je n’ai pas de bureau depuis plus de 10 ans ! Je fais partie de ces gens « nomades » qui ressentent le besoin de changer de lieu de production au fil des tâches. Café, coworking ou à l’ombre d’un arbre, la question du dynamisme et de l’agilité est pour partie liée à cette mobilité physique… Lorsque j’étais directeur académique au sein de emlyon business school, j’ai souhaité envoyer un signal fort en n’ayant pas de bureau, cassant de facto la notion stricte de hiérarchie. C’est moi qui me déplaçais dans le bureau de mes collaborateurs et, croyez-moi, ça change complètement la relation. Cette liberté de mouvement permet de mieux prendre le pouls de son organisation et favorise les échanges. Ces derniers sont bien plus naturels que lorsqu’on est reclus dans sa tour d’ivoire, cerné par un barrage de secrétaires. Régulièrement attablé à la cafétéria, on capte des discussions, on voit passer des gens, des signaux riches de sens ! On se rend alors compte du pouvoir qu’ont les espaces, et ce n’est pas à vous que je vais l’apprendre. De plus, travailler dans des locaux tristes et impersonnels n’est guère propice à la créativité et aux liens sociaux, voire induit une fatigue et le sentiment d’être coupé de soi-même et des autres…